mardi 28 février 2012

Du petit doigt blanc, au "tan"



Un jour, en buvant un cafécito bien mérité après une de ces sales journées de travail (dont deux heures à transporter des cannes à sucre), j'ai remarqué que je levais mon petit doigt à chaque gorgée. Vous savez, ce geste qui fait snobinard. 

Je ne connais pas tous les détails concernant l'origine de ce petit geste qui en dit long, mais il me semble que la noblesse et la bourgeoisie d'autrefois prenaient soin de lever le petit doigt à l'heure du thé pour bien afficher la délicatesse de leurs mains, des mains blanches aux doigts fins qui n'ont jamais travaillé la terre et les champs, le bois et l'outil, mais qui ont manié la plume et le violon, l'argenterie et les cartes à jouer. Bref, le loisir avant le labeur.

Puis j'ai pensé à la plage, au touriste qui vient se faire grillé. Et si le bronzage n'était pas l'équivalent contemporain du petit doigt, la preuve d'aisance et de loisir étant cette fois-ci d'avoir la peau colorée, pour attester qu'on a eu le temps de se faire bronzer, et de boire ce lubrifiant social qu'est l'alcool durant ces fiestas endiablées? On a rencontré des touristes de partout, on s'est lâchés lousses et si notre peau n'arbore pas une couleur différente au retour, notre voyage sera jugé comme un échec. Pire, on doutera de la véracité de notre récit. Et bien entendu, il ne faudrait surtout pas être bronzé en habitant (paysan). Du petit doigt blanc, au "tan".

Bien sûr, il y a aussi une question d'esthétique et de mode. Autrefois, dans le monde dit occidental, plus la peau était blanche, plus elle était considérée belle, aujourd'hui, les blancs bavent pour de la couleur; ça fait plus vivant, l'exotisme. De l'autre côté, on vend des crèmes blanchissantes dans les pays du Sud, et à la télévision, en République dominicaine, on ne voit que des gens ayant une couleur de peau pâle. 

C'est dire que la peau est un vêtement, car elle aussi soumise aux aléas de la mode superficielle des superficies. Elle est certainement le vêtement le plus instrumentalisé, le plus dérangeant que l'Histoire ait connu, ne serait-ce que par ses couleurs, ou par le simple fait d'être exhibée. 

Malgré ce qu'on peut croire, c'est à dire ce qu'on ne voit pas, la couleur de la peau continue d'être un frein au progrès de l'égalité dans plusieurs coins du monde. Gardons nos épidermes sensibles à ces fumisteries dangereuses.





samedi 25 février 2012

"L'art et la révolte ne mourront qu'avec le dernier Homme"


Ce texte de Camus est un des plus beaux écrits qu'il m'a été donné d'écouter (voir Youtube). Je prétends seulement partager ce qu'il m'inspire, sans vouloir écrire un essai. 

***

L'art et la révolte participent ici d'un même mouvement, celui de la vie humaine qui "cherche sa forme" sans jamais la trouver, celui de la vie qui désire perdurer même si elle sait que la mort l'attend, inévitablement. Cette commune quête de sens et cette volonté de contrôler son destin ne mourront ainsi qu'avec le dernier Homme, car elles l'habitent. Bien que les deux puissent aller de pair, concentrons-nous sur la part de l'art.

Dans un autre texte, je tissais des parallèles entre l'art et le catholicisme face à cette interminable quête de sens qui nous ronge, trop souvent sans qu'on n'y porte attention. Aujourd'hui, j'irais même jusqu'à dire que la différence majeure entre ceux qu'on appelle les artistes, et les autres, serait que les artistes s'ouvrent pleinement à cette odyssée dans l'obscur, sans y chercher quoique ce soit de précis, mais en étant prêts à tout recevoir, de la souffrance à la jouissance.  Ce n'est pas tant une question de don, ou de talent, que d'ouverture et de travail. Là où le scientifique cherche des lois et le philosophe l'idéal, là où le croyant prétend détenir la Vérité, l'artiste témoigne de sa condition inachevable en la sublimant sous une forme ou une autre, en s'appropriant du mieux qu'il peut les échos de l'âme. 

Ainsi  capte-il parfois des éclaboussures d'écume au dessus du chaos des vagues, des moments d'infime lucidité dans une mer indomptable. Ces fragments éthérés, à peine perceptibles, demandent un hymne, une articulation qui leur permettra de se déployer,  de rayonner, de voyager au travers de ces milliers d'univers qu'on appelle les autres: on se retrouvera alors confondus devant une oeuvre d'art, devant une cicatrice qui manifeste l'ampleur de la vie, un inukshuk au coeur de l'indicible. On saura qu'un être humain aura chassé dans les parages, qu'il aura ici vécu, en pensant peut-être mourir, d'une nourriture vitale et meurtrissante, l'émotion. 

J'imagine cette scène d'un conte où le protagoniste, en quête de sens, rencontre un vieux sage qui lui dit ceci:

- N'aie pas peur de tomber, car on tombe forcément sur quelque chose: une fois rendu au fond du baril, après le choc tu réaliseras qu'on ne peut aller plus bas. Ce qui restera de toi, ce qui restera après avoir été dépouillé et écorché par la chute s'appelle ta fondation. C'est l'appui qui ne peut tomber parce que déjà enfoui, au plus profond de toi. Si parfois l'Homme découvre sa fondation dans le drame de l'écrasement sentimental, il l'élève en oeuvre d'art à travers son irrépressible envie d'être au monde.

Le protagoniste, devenant alors héros, enlèverait son armure, l'uniforme de la majorité, en se disant que si "les flèches vont faire plus mal, les caresses seront plus douces". Il reprendrait ensuite le chemin qui le mènera dignement à son inévitable fin.






ps: texte aussi inspiré de discussions avec Lisandre Bouchard-Lepage et Anthony Côte. 

mardi 21 février 2012

Le vieil homme et l'eau



un vieil homme
s'obstinait
proche des filles
de mon groupe

vigilance 


il parle, que veut-il
j'approche

de l'eau.
pas d'argent
ni de contacts


de l'eau.

Je me met alors à lui parler un peu plus, son visage s'égaie au rythme de l'échange; en République dominicaine, la dignité se présente souvent dans la robe d'un sourire d'été. Je voyais ce vieil homme non seulement digne face à l'ampleur de ses carences, l'envergure de ce qui le dépasse, mais souriant. 

Sourire dans la face de sa condition, n'est-ce pas le meilleur tour à jouer au sort? Ainsi, pour ne pas perdre la face au jeu de la vie, peut-être vaut-il mieux la mettre en valeur.




ps: le vieil homme sur la photo n'est pas celui dont je parle, mais plutôt un montagnard de 97 ans, le doyen d'Hato Mayor.

samedi 18 février 2012

Lucioles et rubans


Assis sur mon patio, un Barbancourt à la main, je me suis rendu compte de la tendance que j'ai à tout faire pour provoquer des rencontres entre des gens que je connais, mais qui ne se connaissent pas.

Avant la rencontre, un rituel naturel survient en moi: j'ai l'intuition qui bave à sentir arriver une complicité inédite. Deux mondes que je connais s'apprêtent à s'accoster. Le carnaval et la foire en même temps! Des rubans et des confettis qu'on n'imaginait même pas verront le jour, et quand la rencontre se terminera, ils atterriront pour former un sédiment de couleurs fertiles.  Combien de fleuves couleront sur ces terres nouvellement sculptées! Quelle flore se déploiera sur ces champs inédits! Je vois le potentiel comme on voit une table. Quand l'intuition se prend pour une vérité. Car après tout, c'est en brassant les possibles qu'on fait des réels. 

Ces rencontres sont les lucioles de la complicité, elles créent des étincelles là où on ne s'y attendait pas, elle créent de l'énergie en libérant des ions d'alchimie. Les tics et les tacs et toutes les échelles des conventions se méprennent sur la physique de ces phénomènes; il n'y a rien à mesurer, tout à composer. Ici rien ne se perd, et tout se crée. Suffit d'être ouvert, attentif, de s'imaginer un ruban, soyeux, qui se tisse hors de chacun, mais à partir de chacun. Alors on met au monde un nouveau monde, on apprend en s'apprenant.

Ahh la complicité! Je n'en parlerai jamais assez. Qu'elle arrive par hasard ou par histoires, elle est toujours le fruit d'une ouverture à grand champ de vision.

Ainsi, avec le temps, elle devient l'Histoire vivante entre des gens: les jeux de références qui s'accumulent et qui savent ressortir au bon moment, les bonbons de grand-maman et les bières de l'oncle, les regards qui se comprennent, le silence qui en dit long. Tout devient parlant. Pour continuer la métaphore textile, les rubans,  ces bandes de tissu qui combinent l'attachement à la beauté, finissent par former des constellations de broderies qui s'agencent au mouvement du temps, à la température humaine. 

Sans le temps, c'est la fraîcheur de la surprise: différents esprits réalisent la même chose, au même moment, sans se connaître et sans avoir parcouru les mêmes expériences de vie. Personne ne s'y attendait, et c'est arrivé, on découvre ce qu'on ne cherchait pas, l'inattendu; sans le savoir, on bascule dans le royaume furtif de la Sérendipité. Combien de couples et de folies et d'amitiés sont nés de ces spontanéités!

Définitivement, je ne finirai jamais d'en parler. Qui peut savoir qu'est-ce qui se passera la prochaine fois?



ps: la sérendipité, c'est comme quand on voulait photographier un franbollan (l'arbre en fleurs oranges), et qu'on découvre qu'il y a un aigle sur la photo, en haut à gauche. 

mercredi 15 février 2012

Jeu d'enfant

quand jouent les petits
de la misère en sucre
de cannes


on les voit rire et       se battre
le bras devient 
bâton, épée, marteau
la main, un fusil
les doigts, des griffes 
les dents, des crocs
les épaules, un cheval
les jambes, des colosses       
à abattre

le corps, un jouet
le jouet, une arme
la violence prend corps,
c'est un jeu d'enfant.

dimanche 12 février 2012

Série speech : ceci n'est pas un zoo

 

La série speech se veut être un aperçu de mes interventions lors des périodes de réflexion avec les jeunes du secondaire que nous accueillons ici. Des pensées adaptées au contexte, vulgarisées, mais pas moins senties. 

Après avoir parcouru la route du sucre de la récolte à la raffinerie, en passant bien évidemment par les bateys, tout le monde s'est réuni sur le rooftop d'Adela, pour savoir comment cette première journée s'était confondue en nous. Mon commentaire fût le dernier:

"Je pense que maintenant nous savons tous que les villageois des bateys n'ont pas la même chance que nous, sur trop de plans, et c'est la raison pour laquelle on se dit qu'ils ont besoin de notre aide. 

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais à entendre la richesse de vos commentaires, j'ai trouvé ça fascinant de voir à quel point on peut aussi apprendre d'eux, même si on pense être plus "développés": vous avez parler de votre surprise de les sentir heureux, même s'ils n'ont rien, les sourires, la bonne humeur des coupeurs de cannes, etc. 

Je parie que plusieurs d'entre vous se sont sentis comme dans un zoo, juste à regarder sans agir, mais je pense que c'est important de se rappeler une chose: si vous avez ressenti, si vous avez été frappés par une image, une odeur, un son (les vêtements déchirés quand il y en a, le témoignage de Maxime, les ordures en feu à côté des rires, etc), alors oui vous avez regardé, mais avec les yeux d'un coeur humain, les yeux de la sensibilité, pas avec ceux d'un touriste qui ne voit que l'apparence. C'est ce que j'appelle l'empathie. Vous avez partagé, vous avez compris des petits bouts de vie, ce que peut vivre un être humain, ici. La petite graine qu'un sourire sans dent a plantée en vous va grandir, et influencer toutes vos actions au cours de votre vie si vous savez la jardiner, c'est à dire ne pas l'oublier. 

L'action, l'aide concrète que vous pourriez peut-être apporter, et qui sera encore nécessaire, elle viendra plus tard si elle a à venir, mais pour l'instant, donnez-vous la chance d'ouvrir, de ressentir, et de vous laissez aider par ceux  que vous croisez, parce qu'au fond, peut-être qu'on a nous aussi besoin d'aide".

Bref, tout ça pour dire que oui, les jeunes qui viennent ici visitent des lieux où la pauvreté règne (il va sans dire qu'elle n'a pas de sang royal), mais qu'ils ne font pas du voyeurisme (payer pour voir la pauvreté), ou du "volontourisme" (payer pour se libérer la conscience). Les visites (soi dit en passant interactives et horizontales) sont toujours suivies d'une profonde discussion autour de ce qui a été vécu, autour des émotions et des questions qui les prennent d'assaut. Tout cela fait parti d'un processus où l'idée est d'utiliser la force du contraste, l'intensité de ces moments pour stimuler, brasser la réflexion; sensibiliser.  Ils en reviendront plus outillés pour faire des choix responsables et éclairés, en plus de grandir en tant qu'être humain ouvert à sa sensibilité. La conscience ne s'en trouve donc pas libérée, mais d'autant plus sollicitée. Ceci n'est pas un zoo, c'est une école des sens.

jeudi 9 février 2012

Faire du sens



Ce titre mérite plus d'un roman. Restons humbles.

Si beaucoup de Dominicains estiment que la main de Dieu a plus de poigne que celle d'un être humain, d'autres citoyens du monde s'attendent à voir celle de l'État leur donner un pain quotidien et des jeux hebdomadaires (au moins ils auront gagné quelques récréations par rapport aux précédents). Juste assez pour leur faire oublier que l'État vit, tout comme Dieu, de leur croyances: là où le croyant assume et affirme sa croyance, le citoyen l'ignore ou l'oublie. Suffit de voir des édifices et des voitures de police pour s'assurer que l'État existe bel et bien. Et après tout, ça marche dans les hiber-nations occidentales, le facteur livre les factures.

D'autres encore ne croient plus en ces deux constructions collectives, ils doutent et critiquent. Comme le dit Charles Bukowski : "The problem is that intelligent people are full of doubts, while the stupids ones are full of confidence".

N'allez pas vous méprendre, je n'insinue pas que tous les croyants et citoyens sont des idiots. Quand Bukowski dit que les cons ont pleinement confiance, il le fait en comparant cela à l'immobilisme qu'engendre le doute; il parle d'action. Bref, les penseurs seraient coulés dans le béton, et les idiots fonceraient têtes baissées. 

À mon avis, on peut faire du doute un moteur, un moteur qui ne discrimine pas ses victimes; autant les certitudes de ouate que de sueurs froides sont touchées. Il faudrait alors apprivoiser l'obscurité, ces temps et ces lieux où on ne sait pas, et refuser les stagnances stérilisantes et les crises cancéreuses que le doute peut engendrer. En faisant du monde une matière première, il nous consacre créateurs.

Mais alors, en quoi croient ceux qui doutent? Tout le monde a-t-il besoin de croire en quelque chose qui l'anime, en quelque chose qui lui donne une ultime raison d'agir comme il le fait?  

Aye. Je dirais que oui. Aye alors. Je dois moi-même me poser la question, faire mon surhomme nietzschéen: voilà une piste de réponse! Je commence par allumer la réflexion dans mes propres mains. Je me fais scout du sens, une question de survie dans la jungle des possibilités. 

Les chemins écrits d'avance arborent souvent une calligraphie anachronique, ils paraissent jolis mais ne disent plus grand chose, comme des hiéroglyphes sur Saint-Denis. Je sors ma plume. La seule qui sera toujours là. Ce soir, on fera du sens ensemble, on ira au monde des mondes, jusqu'à ces étoiles qu'on atteint seulement quand on les laisse nous habiter

Et de là       les questions
lassos au diamètre exis-
tentiel
brûleront        cajoleront
mes directions

Je façonnerai mes croyances au fil d'une ribambelle d'intuitions piquées de traits d'encre, mes mains auront de la portée, elles danseront ce que mon coeur chante. Je conjuguerai mes mythes, ce qui est vrai dans mon monde, à la réalité, ce qui est vrai pour la majorité; peut-être qu'il en ressortira des fleurs. Ainsi soit-il.

dimanche 5 février 2012

Berceuse



les chants de cannes
loin de la mer      prolongent
la berceuse   


une douce       cassonade
pour oublier
qu'elles sont des barreaux

qui repoussent



samedi 4 février 2012

Le voeu de pauvreté

Ici, aucun pauvre ne l'a fait.

La pauvreté, notion d'une richesse et d'une complexité qui dépasse mes connaissances. Je ne veux pas la définir autrement qu'en affirmant que l'Église catholique ne se conforme pas à son voeu de la suivre. 

En face de la nouvelle chapelle se trouve une décharge à déchets (et des maisons), c'est à se demander où se trouve la véritable cour à scrap des illusions. La paroisse dans laquelle je me trouve est aussi en train de construire une nouvelle église, majestueuse, depuis 16 ans. Yolanda, elle, mange un faible repas par jour. Padre possède un camion de l'année, Juan a un soulier. L'Institution, par le peuple et pour l'Institution.

Je me demande si le fameux Jésus, qui a délaissé le judaïsme à cause de ce genre de paradoxe entre le message et l'acte, renoncerait aussi au catholicisme pour animer sa parole. On dirait que l'Église  se déleste de son voeu de pauvreté pour le faire porter à ses croyants. L'Église, ce mot masculin qui continue d'occulter la présence de femmes apôtres (apôtresses?), se gangrène elle-même en s'enfermant dans ses temples et ses sacrements. Peut-être est-elle en train de pratiquer son propre rite mortuaire, calqué sur celui de l'éléphant: elle se cache pour mourir seule.

mardi 31 janvier 2012

Beware of the bear



"When entering Yellowstone National Park, I saw this sign: beware of the bear. And something clicked when I saw it: there's the problem! There is the whole hang up that stops me from writting, that stops people from singing, that stops people from living. Beware of the bear, what did that use to mean? It used to mean be aware of the bear, now it means be scared of it" - Ken Kesley

Merci à Greta de Lituanie pour le conseil d'écouter ce film, Magic Trip. 

Sur le bord de la route du Bon Citoyen, avez-vous vu les pancartes "Beware of drugs", "Beware of hobos", "Beware of strangers", "Beware of the dark", "Beware of everything you don't know yet"? Imaginez un peu vivre dans la peur constante, vivre en se faisant des angoisses avec des choses qui ne sont même pas encore arrivées. Peut-on encore appeler cela "vivre", suffit-il simplement de respirer pour réaliser ce verbe d'action?

La nuance est importante. To be aware, c'est d'être conscient d'une possibilité, to be scared, c'est dans ce cas de réagir par anticipation, certains Bush diront par prévention: le jugement tombe avant le procès. Nous sommes alors en dictature du repli, de l'immobilité, de la stagnance. Bref, il est normal d'anticiper, d'avoir une idée avant de rencontrer, mais pourquoi ne pas rester ouvert, le plus longtemps possible? Et si la noirceur, cet ennemi qui pour les enfants se trouve partout dehors, et pour les adultes partout en dedans, si la noirceur contenait tous ces continents qu'on a un jour rêvé d'explorer? Si l'étranger n'était pas, au fond, un ami qu'on ne connaît pas encore? Et si certaines drogues qu'on pourfend à coup de milliards pouvaient servir d'outil pour mieux se connaître? 

L'idée, c'est d'emballer notre curiosité, d'exalter nos questionnements, d'être au courant du plus grand éventail de possibilités (clin-d'oeil à Shane), "to look at instead of looking for" (Magic Trip). User de notre imagination, se rendre, écouter, se laisser prendre au jeu de l'incertitude, plutôt être au courant de ce qui peut arriver que certain de ce qui va arriver: parier sur nos cartes. N'est-ce pas un peu cela, la liberté?

dimanche 29 janvier 2012

Time and being



Loin, loin de moi la volonté de parler du philosophe Heidegger, il faudrait pour cela que je lise son livre Time and being huit fois, et comme me le dirait certainement mon ami Binot; "Tu ne peux pas vraiment comprendre un philosophe sans avoir lu tout ce qui a été écrit avant lui" (donc probablement de Socrate à Husserl). Tâche immense, travail de moine, dopage intellectuel, vocation, vie(s) entière(s). 

Non en fait, j'étais assis dehors, un peu après l'heure des chichiguas, ce moment de la journée où les enfants règnent sur le ciel avec une armée de cerfs-volants, et une question m'est venue à l'esprit: qu'est-ce que le printemps quand l'hiver paraît comme un été?

La question se posait, après tout, un "Canadien" était nu-pieds sur le perron, à l'aise en janvier. Je me suis simplement dit que le printemps était une entente collective sur les limites d'une période de l'année. Rien à voir avec les températures, ici les chiffres importants, ce sont les dates. Un peu comme avec l'âge non? À sept ans, la raison, à seize, le permis de conduire, à dix-huit, le vomis légitime... On se fiche de la température humaine. La collectivité s'impose des moments symboliques importants, et à la longue, ses membres se délestent de leur jugement pour finir par se fier seulement à une subjectivité qu'ils se représentent comme objective.

Ainsi mesure-t-on la maturité avec des nombres, mais la conversation ne serait-elle pas un meilleur outil si l'on désire vraiment la mesurer? Vous allez me dire, mais Olyvier, un gouvernement ne peut pas faire une telle chose! En effet, et justement! Je m'explique, on s'attèle. 

À force d'utiliser les mesures du temps pour évaluer le cheminement d'un individu (efficacité collective, mais facilité individuelle), ne se décharge-t-on pas du souci de voir l'autre grandir, dans ses idées, ses expériences, son vécu? Il y a contagion des habitudes collectives au niveau personnel, pire, une épidémie. Nous campons le mouvement dans le temps chiffré, et non pas dans l'humain (sauf au niveau du corps: tel âge, tel aspect). Quand je dis mouvement, je pense au cheminement des idées de quelqu'un, de ses sentiments, de ses émotions, bref, de ce qui l'anime (la température humaine, le temps vécu). Mais on ne peut compter ce mouvement: le temps des dates, oui. 1-2-3-4 sera toujours plus facile que "Alors maintenant, comment te sens-tu, que penses-tu faire, qu'est-ce qui te tracasse, t'anime?". Tout ça sans parler des pressions sociales que l'on rattache à l'âge compté (tel âge, telle étape)... Bref,  c'est la dictature du nombre.

À quand le temps vécu, la proximité du partage?

samedi 28 janvier 2012

La main qui n'a pas caressé




C’est arrivé il y a deux semaines, mais parce que les jours sont chargés comme des semaines, j’ai l’impression que c’était le mois le passé. Le souvenir n’est pas moins vivant.

En me rendant au batey Euscarduna avec mes collègues, cheveux au vent sur une moto rouge, allègre au soleil, je pensais simplement aller prendre des photos de familles pour un projet d’aide, sans plus.

Après quelques photos, une mère a envoyé un de ses petits pour aller chercher ses frères. Bam! Il est parti à courir vite vite, après tout, il était chargé d'une mission, mais ce qui devait arrivé arriva: il a trébuché. Douleur, sanglots, bref, un classique qu’on ne souhaite pas, mais qui est presque inévitable à cet âge.   

Je n’ai pas été incroyablement marqué par cet évènement, même si je voyais le reflet cataclysmique de l’égratignure dans ses petits yeux salés. Non, ce qui m’a jeté à terre, d'un coup, c’est plutôt ce qui ne devait pas arrivé, dans mon imaginaire naïf, mais qui arriva malgré tout: la mère s’est dirigée vers l’enfant, non pour en prendre soin, mais pour le frapper à la jambe (celle qui n'avait pas d'égratignure). Paf. J’étais sidéré. Il pleurait déjà, maman en a rajouté. Je ne savais pas quoi faire, j’étais l’étranger, aurais-je dû intervenir dans ce contexte où je ne connaissais personne? Jusqu’où dois-je en vouloir à la mère? Je me le demande encore, où est ma limite, le moment d'intervention...

La première chose que j'ai faite en revenant, c'est écrire, sortir les remous, voir les mots pour les articuler; à l'intérieur c'était le bordel, vous savez, ces questions qui viennent après un jamais-vu, un impensable. Puis j'ai imaginé ce qui pourrait ne pas se passer si ces gens avaient accès à une certaine éducation, ou du moins, à de plus grandes relations avec le monde extérieur (les bateys, ces villages perdus dans les champs de cannes à sucre, ressemblent à des prisons pour Haïtiens: jamais assez bien payés pour partir), surtout qu'on m'a dit que c'était commun, ce genre de comportement. Je dois le croire, croire qu'une certaine éducation peut faire une belle différence sur le rôle qu’on donne à nos mains. 

Trouvez l'erreur, sur la photo. 

mercredi 25 janvier 2012

Dieu pour l'un, inspiration pour l'autre

Cette république n'est pas une république
c'est un Royaume

Il ne se passe pas un jour qui ne soit pas celui du Seigneur (je vis en République dominicale). Il ne se passe pas une phrase qui ne se termine pas par Dieu (il a toujours le dernier mot), amen.

J'ai mangé ce soir, gracia a Dios, mais qui remercie-t-on d'autre que ce que nous ne comprenons pas de nous-mêmes?

Et si cet indicible, ou "le subtil" comme le dit Shane, c'est à dire tous ces mystères faits d'intuition, d'émotions et de sentiments qui nous habitent et nous animent, si cet indicible que les artistes tentent d'exprimer sous une forme ou une autre était ce que les catholiques appellent Dieu?

Je vais loin en tissant ce parallèle. Claro. Mais depuis que je baigne dans un milieu pratiquant nourri de discours religieux, l'idée me grise sans pour autant que je titube. Quand ils disent "Sois à l'écoute de ton coeur et Dieu te parlera", j'entends "Plonge dans tes profondeurs et inspire-toi".

Une incertitude, une angoisse de ne pas savoir, deux manières de la vivre. Dans la noirceur, nous sommes tous pareils, aussi vulnérables les uns que les autres, mais une distinction s'impose: j'ai bien l'impression que les catholiques tendent davantage à vivre dans un monde de réponses, tandis que ceux qu'on appelle les artistes assumeraient plus d'incertitude, s'orientant plutôt avec des questions, ces roses des vents, dans une vaste odyssée. Ainsi, le monde religieux paraît limité, et le monde de l'art, démesuré comme un mouvement: le premier laisse peu de place à la créativité, le second en dépend. De l'Enclos, ou de tout ce qui peut s'imaginer, qui est le plus grand?

Certainement, la foi est d'une puissance impressionnante, elle permet de passer à travers moult réalités rudes et voraces, mais comme on le sait trop, il arrive que certains la tordent jusqu'à étrangler, d'une Main absolue à portée d'infini, l'ampleur de ces questions qui animent le commun des mortels (je m'éloigne du sujet, mais bon, tant qu'à y être). Ainsi plusieurs passeront le clair de leur vie à vivre pour ce qui viendra après elle, suivant les préceptes de ceux qui connaissent la "bonne parole", c'est à dire la bonne interprétation d'une poésie de téléphone arabe, hébreux, grec, latin et j'en passe, écrite sur des millénaires (comme mon ami Tony le dit, la Bible a gagné le Goncourt de l'Antiquité). Parlant d'elle, il faudra bien que je me mette à la lire, cette Bible au nom de laquelle tant de livres ont été mis à l'index, et qui maintenant l'est à son tour, du moins tacitement, en Occident. Pourtant il y a beaucoup de racines là-dedans, même si on ne veut pas toujours l'admettre.

Cela dit, la racine répond-t-elle mieux que la branche?

mardi 24 janvier 2012

Les Colibris de l'Apparition

La première fois que j'en voyais un, et il se trouvait à portée de bras. On aurait dit une image au ralenti, suspendue, un instant dont on doute de l'existence, comme quand on croise le regard d'une demoiselle en mouvement et qu'on s'accroche à la plénitude du moment le plus longtemps possible pour savoir si on peut y croire.

Vous savez, un phénomène fascinant chez le colibri est qu'il transforme chaque centimètre cube d'air en perchoir; imaginez si vous pouviez vous percher sur tout ce que vous voyez, et tout ce que vous ne voyez pas. 

Ils peuvent se poser partout. C'est cette magie même qui hypnotise les regards, et suspend le temps des témoins. Étant maîtres de l'espace et des délais, donc des suspensions, les colibris sont sans doute des fées déguisées. Ainsi peuvent-ils boire le nectar, bourdonner d'un vol soyeux, refléter des lueurs subtiles, et se faire méprendre pour des apparitions.

Cannes, en sucre

À l'ombre du monde, un labeur sous le feu.

ces cannes,
en sucre de carence
sur lesquelles on peut à peine       s'appuyer

gâtent les rêves, creusent les sourires
sans les empêcher
d'inspirer 

Mes yeux parleront de vous. 

Intro

Quand je pense à la République, je bois, systématiquement,
quand je pense à la République, je bande et, je bronze et quand j'y pense encore, bon dieu je vois la mer

Je ne suis pas ici pour blâmer le touriste, d'autres le feront (la critique reste nécessaire). Plutôt partager, parler de cette crudité que je vois à l'oeil et à l'âme nus, de ces drames et sourires qui défilent devant moi, en moi. Quand voir devient vivre. Quand un quelque chose s'agite, un sentiment subtil, car difficile à exprimer, mais puissant aussi, car impossible à ignorer, un quelque chose qui, je le sens, me reliera au monde.

Vous savez, il suffit de détourner son regard de la mer en carte postale pour l'orienter vers les terres en sueurs, vers ceux qui en vivent et qui y survivent, pour commencer à réaliser l'ampleur de la mise en scène. On ne sait pas assez qu'ici, l'air est sucré par les fourneaux de glucométamorphose, que les étoiles se pavanent en ville, qu'Haïti habite dans les champs de cannes à sucre, que des musiciens jamment durant la messe, que les colmados (dépanneurs) possèdent des haut-parleurs plus gros qu'une vache, on ne sait pas assez qu'ici, dans les terres, on n'a pas besoin de maquiller pour apprécier. Cela dit, tout le monde ne connaît pas le rose.

Ces cahiers dominicains témoigneront de ce qui se passe. En moi ou ici, je ne sais plus trop où est la frontière, et à vrai dire, on s'en fou. Si je les appelle dominicains, c'est pour me donner un point de départ, et non pas d'arrivée. Toutes les pensées ne mènent pas ici; je les suivrai, avec vous. Comme le dit Laferrière, "J'écris dans la langue de celui qui est en train de me lire". Have a nice ride.