jeudi 26 avril 2012

Le souhait d'ampleur



À ce monde qui n'en finira jamais de ses carences, j'ose souhaiter, à lumière de chevet qu'on ne remarque que dans le noir le plus insensé, toute l'ampleur du monde. 

En écrivant ce texte je ne compte surtout pas en arriver à une réponse, à un remède car je ne considère pas l'incertitude comme une maladie, un problème. J'épouse, j'embrasse le mouvement à plein désir, je navigue flancs ouverts renversé sans cesse entre les continents de réponses et les abîmes de l'absurde insurmontable, là où l'on finit parfois par se noyer l'irrépressible envie d'être au monde. Ce n'est pas un mariage de raison, mais même s'il faut pouvoir aimer pour s'attacher au mouvement, aussi faut-il pleurer jusqu'à se demander si cette mer sans balise sur laquelle on pense s'écarter n'est pas formée de nos larmes, et de toutes ces larmes qui ne sont pas de nous mais qui ont coulées sur notre visage. Cette mer n'est pas étrangère, même si on ne la connaît pas, elle vient de ce nous plus large. Pas besoin de carte, les roses des vents suffisent pour aborder le vaste domaine des expériences. 

Si je parle de l'ampleur de la vie, et non de l'amplitude, c'est que je reste subjugué devant sa capacité à battre le sang qui fuse en moi,  comme il se doit. L'ampleur est à la hauteur, et non pas un simple écart mécanique et observable entre les extrêmes d'un phénomène, c'est la grandiose et terrible épopée humaine, c'est tout ce qui l'anime, de la beauté de la vie à son infirmité chronique, de sa plénitude trop éphémère à son absurdité gueules à terre. Je le répète, les tics et les tacs et toutes les échelles des conventions se méprennent sur la physique de nos évènements. Elles ne rendent pas la grandeur de ce que l'on vit, elles omettent le vertige qui s'exécute entre le fardeau et l'émeveillement, entre l'assiette vide et le cerf-volant. Bref, elles ne font pas écho à la charge vive de nos expériences, à l'intensité du vécu. Plongeons, pour vivre. 

Que cette ampleur soit sauvage, impossible à limiter à contrôler, je ne le nie pas, mais cela ne devrait pas nous faire peur. Au contraire. Dans le noir, tout est possible. Mes questions ne trouveront pas de réponses attitrées, mes émotions me brûleront encore plus, mais de sortir de mes tranchées socialement hygiéniques pour plonger dans le all-men's-land de la vie m'accordera toujours plus avec moi-même et les autres que de me laisser pourrir dans les canons rouillés du Lieu Commun. Pourquoi faut-il attendre la crise de quarantaine, la dépression, la mort d'un proche, l'accident la catastrophe pour réaliser que ce n'est pas dans le préfabriqué que ça se passe?

Et si j'explorais la vie dans ce qu'elle a de plus clair et de plus sombre, seul et avec les autres? S'il fait trop noir, je pourrai toujours me rappeler qu'il y a beaucoup plus de choses dans un coffre fermé que dans un coffre ouvert! Je laisserai le doute me consacrer créateur! Je prendrai part au monde au lieu de me laisser plastifier par lui! 

Je souhaite au monde de s'ouvrir à son ampleur, jusque dans ses déclinaisons les plus sauvages, goûter au possible cet éventail infini d'expériences intérieures et collectives. Ainsi sera-t-il peut-être mieux outillé pour s'orienter, ainsi pourra-t-il mieux se comprendre et s'articuler, ensemble empathique. 

Si je crie le partage sur tous les toits, c'est pour décrier un drame qui me révolte et m'attriste: l'étouffement de la sensibilité, autant dans la sphère publique que privée. Voilà qu'on s'ampute l'ampleur dans ce qu'elle a de plus vrai, de plus sincère, de "meaningfull". Je souhaite qu'on la valorise, qu'on lui permette de se déployer sans muselière d'image virile ou d'inutilité. Nous le méritons. Pour le bien de tous, vivre dans un monde qui à défaut de toujours s'entendre, s'écoutera au moins. J'ai envi de ça, au-delà d'en goûter l'amertume utopique. Je ne désire pas faire de morale, ici je vous partage une réflexion vécue qui a finit par former un souhait, naïf peut-être, mais pas moins senti: l'ampleur à tous, pour tous. 

Malgré tout, sans religion je reste un homme de foi. 








vendredi 20 avril 2012

Atlas volcanique d'Ayiti



une spirale
marquée trop pleine d'au-delà et de terre 
à terre:
qui connaît le sens de la chute
quand on s'écorche 
sans atteindre jamais?


un répis
comme surréel la chaudière        m'épargne
le laps d'une bouffée d'air
je ne prévois plus
je vois j'abonde dans la tectonique des dimensions
géographie incertaine certainement renversante
on se cofonds
dans ce chaos habité ravageur d'horizons à permanence post-apocalyptique
le nul-monde         en piles
de décompositions les souillures plastiques vert-de-gris organiques se dressent en figures d'urbanisme
on mange où l'on défèque
le cycle s'achève
là où il commence:
voilà surexposé         un sens de l'étourdissement
 martelé de Dieux bergers "Dieu dispose l'homme propose" le cycle déjà écrit
depuis des millénaires

morsures de caïmans, smokings perlés je patauge
dans des gammes de chocs rouge-image tintamarre et pétarade de plantins peints verts à l'huile
à moteur jusqu'aux crucifix des regards 
aucune réponse n'est clouée


-"Je suis un homme de foi, sans religion"


au-delà l'apparente fatalité qui ne sait former qu'une foi vitale mais tracée de sang le sang du Christ         la bouffée d'air
me chuchotte toute la puissance d'un peuple en couleurs qui s'est libéré des chaînes visibles         on m'évoque
ces va-nus-pieds qui ont chanté La Marseillaise lors d'une utlime bataille face aux troupes de coqs sidérées de réaliser qu'ils luttaient contre leur propre idéal!


c'est toute la pesanteur d'une masse de traumas
sur ma rétine l'image d'un peuple         dévisagé
qui doit se donner rendez-vous
s'envisager
comme il a su le faire faire de la taule le tambour de son éthos
disposer des chaînes invisibles
tordre le destin dans ses mains pour en extraire la goutte
qui fera déborder la vase
divine et internationale
jusqu'à pouvoir nager         au monde
là où il pataugeait


comme se salir
en dévorant une mangue


toute une diluvienne d'énergie féconde,
dans mes artères la pulsation jaune-orange d'un peuple à la créativité surdimensionnée
j'en porte encore
perles de sueur, vivace
éclats de conflagrations é-
vocations jaillissantes
qui débordent des mains brûlées de l'âme


crachons sur la poussière
pour en faire de l'argile
malléable les monuments de la domination les status du Quo baveront devant la souplesse de notre danse
(ils ne pourront la suivre)
je passe du chaos habité
à être habité par lui j'ai goûté la mangue
qui me digère et maintenant
se jette en nous, fier et cracheur
le volcan de l'art 
le portail d'Ayiti



samedi 7 avril 2012

La dépensée des bines




Définitivement, un air d'aller. On sent le vent dans nos cheveux, et il ne vient pas d'un ventilateur (celui de l'appartement est hors-service, indeed). Autrement dit, on ne sait pas où, mais on a l'impression d'aller quelque part. Comme Tiger-Tony-with-golden-sunglasses-and-a-tape-recorder le dit, " l'improbable se passe comme prévu ". Déjà, on fait germer l'idée d'une procession silencieuse pour protester contre les carences éducatives chroniques du pays, en sensibilisant. L'activiste chez qui on reste cherche en ce moment même des stratégies non violentes de lutte pour stimuler, piquer l'esprit critique d'un pays où l'on vote pour celui qui nous donne des bines (avant l'élection, des fèves, après l'élection, des coups). Les politiciens n'existent que pendant les campagnes électorales, et alors c'est la manne, il faut en profiter. Après, on continue comme avant. Noël aux quatre-cinq ans, au point où on peut dire que les partis politiques, de par leurs stratégies, donnent des cours d'Histoire. 

- Amigo, ¿que es la democracia?
- Cuando la gente vota, ¿verdad?

Au Québec, on sait lire, dans le sens bien alphabétisés. Veut pas dire qu'on sait critiquer, alors imaginez un peu quand on sait pas trop lire. 

Une triste constante de la République dominicaine, aux dires des Dominicains que l'on côtoie, c'est le règne absolu de l'apparence, à un point quasi caricatural. L'argent, el dinero main dans la main avec l'image; un mariage de déraison qui n'engendre que des illusions. Je dépense, donc je suis. J'ai les vêtements tissés par la dictée des moeurs, quitte à avoir le ventre moins plein. Tissu social? Famille, et tissu tout court. Je suis tributaire de télé-visions dans le futur, qui ne sont qu'un aujourd'hui dans un nouvel emballage. Je déparle, sans m'en rendre compte, j'écris la dictée, sans le Savoir, ce n'est même plus un exercice. Ma grammaire et ma syntaxe sociale paraissent exemplaires, mais ça ne veut pas dire que je fais du sens. Mes idées déparlent en calquant une image déjà trop pâle de la vie. Je dépense, la pensée désarticulassée: les hommes à cravates rient de moi, mais je ne vois que leur sourire. 

Bref, il y a beaucoup de place pour le changement, pour la lutte ici, et tous nos amis du Café Colao s'attèlent à déchirer les fibres convenues. 




vendredi 30 mars 2012

Eros chez Jesus


Eros m'habite
elles, Jesus.


je vis dans une maison de femmes
à Saint-Domingue
jeunes, étudiantes,
une d'elle
sacrément jolie


des soeurs.
elles ont fait leurs voeux,
god.
déjà.


l'autre soir
une scène érotique
à la télévision


entre malaise
et désir
de les voir désirer


défroquez! votre ciel se trouve aussi dans les corps!
la jeunesse ne vous ignore pas, faites-lui l'amour!
les corps ne se mangent pas que symboliquement!
je m'offre! sentez le désir qui sue
du regard à la démarche
l'abandon 


suavemente
l'acrobatie!
voyez le coeur brûlant de votre Père!
libérez le vôtre de ses chaînes


et suavemente...






ps: merci aux soeurs pour leur grande hospitalité


Faire le Printemps




comme des éclats dans la rue
tout à coup les fenêtres 
ne donnent plus sur la cour à scrap des illusions, elles laissent entrer, comme un vent de changement


ça saigne
à chaque pas
les vêtements déchirés 
ne se lavent pas à chaque pas
se forme l'ombre       de nous-mêmes
on voit rouge       une lumière
rouge : voilà pourquoi nous marchons!
créativité brandie
à côté du poing       une fissure
marque de nos âges
appelle les siècles et d'elle
nous pratiquons une brèche, dans le quotidien du dégel, nous faisons le Printemps
à coups d'inédits


nous nous souvenons de notre avenir








crédit photo: Véronique Boilard, texte en partie inspiré d'un vidéo de La Boîte Rouge, 1+1=1.

dimanche 25 mars 2012

La mise au monde



Au loin, ces loins qui ne sont pas mesurables. Un essai pour discerner les nuages des montagnes. Je ne sais pas, exactement. Souvent, on ne sait pas, exactement. Ici ne fait pas exception. C'est un sourire, ou une stratégie? Je cours les indices, entre les chants et les combats de coqs. Du matin au soir. On commence par un cri, on se bat, on meurt, du matin au soir. Je vais miser sur les étoiles, aujourd'hui. Vous saviez qu'il y en a, même le jour? C'est tout ce j'ai, des étoiles. Celles que j'écris, que je vois dans les feuilles les yeux la mer. Elles sont là, je vous dis, parce qu'on ne peut les regarder. La poésie, c'est ce qu'il y a de plus vrai, dans un autre monde. Si elle paraît sibylline, c'est qu'elle parle une langue vécue, je n'ai pas peur de dire la langue de l'âme. La mise en évidence de l'invisible, de ce qui nous habite, débordant les limites de la matière verbale. La vie poétique, dans l'oeuvre qu'est la vie, comme une mise en abyme, de l'abîme à l'apesanteur, et au-delà encore, le poème, cette mutation qui se transmet par les mots. Chaque mise en forme de ce qui anime, est une mise au monde.

lundi 19 mars 2012

Voodoo nwit mistic

Avant d'entrer, l'ambiance rôde déjà. Un rythme qui méduse, enveloppé d'une fumée chaude et habrillé par une lumière chancelante, celle du feu, des chandelles. On sent que ça ne se passe pas sur terre. Des cris. Un attroupement à la porte, à la fenêtre: sur quoi donne-t-elle? Je suis content de ne pas être seul, c'est mon baptême voodoo.

Une phrase d'Hermann Hesse me passe par la tête: "L'entrée coûte la raison". Nous entrons. Des draps étendus presque partout, des chandelles et des offrandes, cigars, rhum, papayes, gâteaux et mamahuana (sorte d'alcool locale); il faudra nourrir les esprits. Trois portraits d'iconographie catholique trônent sur la table, en face d'une affiche de Rambo, mais le syncrétisme s'arrête aux portraits. Une grosse femme, toute en rouge vêtue, deux hommes torses nus et tous les autres qui les regardent, entre le rire et la peur. Pour les enfants, c'est la peur. Un petit vient me voir, les yeux épouvantés, pour savoir s'il y a aussi un diable en moi. Les trois maîtres, aux lèvres rougies par le sang de poulet, boivent, et mangent, et dansent, et crient: on me dit que les esprits sont arrivés par les chandelles. Nous, on boit, quittant peu à peu le monde des bateys et des cannes à sucre. Souvent, je croise les regards des possédés, rouges de nervures, vitreux mais vifs, brûlés mais prêts, comme s'ils ne savaient pas ce qu'ils étaient capables de faire, à l'instant.

Le plus possédé d'entre eux sort dehors, allume des petits feux avec de l'huile, s'assoit et mange de la terre, car il ne vient pas d'elle. Plus tard, il lèchera la lame d'une machette affûtée, sans saigner. Puis une femme s'approche de la grosse dame rouge et les deux commencent à danser, endiablées, en tournant. Un esprit prend la femme, et alors la transe l'épilepsie la frénésie les convulsions fusent de partout, quand les témoins tentent de la protéger d'elle-même, ou plutôt de l'esprit.

On dirait un théâtre de dieux incarnés, une scène d'improvisation où les maîtres ne jouent pas; ils sont. Sur un des portraits, on peut voir un enfant, avec une croix autour de laquelle s'enroule une couleuvre. C'est Santa Culebra: l'homme que cette divinité possède parle avec une voix d'enfant. Plus tard, on m'a justement invité à donner du gâteau et du rhum à l'incarnation du bambin: j'ai nourri un ange.

Tranquillement, la soirée s'est évaporée dans les lueurs de la fumée et de l'alcool. Je n'étais plus du monde quotidien, comme si on parlait ici d'éternité, sans contrôle, conjuguant le monde illimité des esprits aux restrictions terrestres: voilà peut-être la raison pour laquelle certains les appellent des fous, imaginez un peu que vous êtes un dieu qui peut faire ce qu'il veut, et que vous vous retrouvez pris dans un corps humain. Normal alors, d'agir comme à l'habitude, de faire n'importe quoi.

Les cérémonies sont les temps d'une autre dimension, où justement il n'y a plus de temps, ni de filtre: les Haïtiens ont certainement inventé le surréalisme avant le surréalisme: le voodoo. Voilà qui me convainc, une fois de plus, de la proximité entre l'art et la spiritualité, pas vraiment dans la manière, mais davantage dans ce qui les anime: l'indicible peut-être, les mystères du dedans, ultimement la quête d'un sens à la vie, des pistes: mon ami Espagnol s'est fait dire par Santa Culebra "qu'il croyait trop les gens", qu'il avait trop foi en la bonté du monde... Une divinité a parlé.
Tony et moi invoquerons Legba, divinité des voyageurs, tout au long du périple haïtien, nos rites ne vous serons pas cachés.

mardi 13 mars 2012

Memoires d'exil

D'abord, desole pour les accents, on s'adapte.

***
Je le savais deja; l'ecriture est la seule qui sera toujours la. Je me relie au monde, dans ces moments ou je sens qu'il me glisse entre les doigts, je me reconcilie avec ce que je vis, en le regardant dans les yeux.

On m'a pousse a bout, etire par des sempiternelles crises d'injures injustifiees, j'ai casse, en mettant mon poing sur la table.

Oui, certains atteignent bel et bien leur objectif d'etre "mauvais", "ben mauvais". Ils ne connaissent certainement pas toute la malice de ce mot qui, a force d'etre glorifie sans ironie, s'incruste dans ce qu'il y a de tendre en nous pour en faire un pays aride, ou l'on tourne en rond. Ainsi pense-t-on, apres que ce malin parasite eut fait son oeuvre, que l'education est une barre de fer: les mains tendues et les tapes dans le dos perdent alors leur tendresse, pour devenir raides et maladroites. Les messages ne passent plus, leur force de frappe ayant eu raison de la sensibilite des autres. Cette methode n'est bonne que pour former des ascetes.  

Loin de moi l'envie de mepriser ces gens, mais qu'on ne me demande pas d'ignorer ce qui me revolte et m'attriste.

Si j'acceptais tant bien que mal l'Autorite dans les heures de travail, j'ai refuse qu'on reduise ma vie en Republique dominicaine a ce meme travail, et par extension, qu'on devienne patron de ma vie. Sachez qu'on ne peut toujours exiger des autres le devouement (parfois maladif) qu'on exige de soi-meme. Sachez que je ne desire pas vivre dans cette prison aux barreaux d'or qu'on appelle ici la maison: je n'ai pas besoin de toute l'abondance du riche pour vivre, seulement du respect, au pire, et de l'amour, au mieux.

Quand on me dit qu'il va falloir que je comprenne que je n'ai pas le controle, je retorque que j'ai le courage de ne pas comprendre. Quand on me dit que pour grandir il faut endurer et se soumettre, je reponds que grandir ce n'est pas tant d'accepter que d'apprendre a ne pas accepter, a refuser.Cela s'appelle definir ses limites.

Apres quelques jours d'exil, mon enthousiasme a cesse de fuir. J'etais mal amanche, perdu, mais j'avais la chance de vivre dans une famille de Consuelo, la capitale de la bonne humeur sincere. Depuis ce temps, je me souviens des reves que je fais la nuit, en respirant la rosee des matins dominicains.

lundi 5 mars 2012

De l'art engagé à l'art d'insuffler

Récemment, sur un réseau social, on débattait du rôle de ce qu'on appelle l'art engagé, dans le contexte de la lutte étudiante pour un meilleur accès à l'éducation. Bien que fermement contre la hausse, je concentrerai mon propos sur cette "forme" d'art.

***

Si je résume un peu, certains considéraient qu'une initiative étudiante fraîche et créative, la Chorale des Grévistes (http://www.youtube.com/watch?v=7XnmD6OStSk&feature=youtu.be), gagnerait à être davantage diagonale (dira-t-on tranchante), dérangeante et empreinte de la sensibilité propre à l'artiste pour porter son message.

Ces commentaires ont aidés à stimuler la réflexion autour de ce projet, j’en remercie d’ailleurs les auteurs au passage. Cela dit, je tiens à partager mon désaccord sur l’idée que l’objectif de toute action dite engagée soit un dérangement qui s’inscrit dans le cadre d'une guerre. Toute la discussion a tiré son origine de ce postulat belliqueux. Il y a, à mon humble avis, un autre penchant des manoeuvres engagées qui mérite tout autant d’attention: sa capacité de rallier, donc en premier temps d’inspirer. 

La portée critique d’une oeuvre n’est pas le seul aspect qui puisse faire voyager une idée ou un sentiment (surtout que poussée à l'extrême, la critique paraît plus stérile qu'autre chose): si l’on pense l’engagement de l’artiste à la fois comme le fruit d’une sensibilité à un certain enjeu, et comme la semence d’une ouverture à cet enjeu, le message peut gagner en fécondité, donc en portée, en influence, en potentiel de conscientisation (n'y a-t-il pas des graines dans les fruits?). L’oeuvre serait alors vue comme une amorce, une nouvelle fenêtre: de la fissure dans son être, l’artiste aurait pratiqué une brèche dans le quotidien du monde.

Cela dit, je reste convaincu que les deux approches (critique et “inspirante”) soient complémentaires, et toutes deux souhaitables dans la lutte, surtout quand on sait que l’action “inspirante” peut facilement glisser dans la mythification et la propagande. Bref,  déconstruire oui, mais aussi proposer et insuffler. En considérant les apports cumulés de ces deux approches, on se retrouve donc avec un mouvement capable de critiquer, de se critiquer et d’inspirer, d’ouvrir; un mouvement diagonal, audacieux, parfois dérangeant et toujours sensible. 

Ce n'est pas pour rien que cette perspective me soit venue depuis la République dominicaine. L'organisation pour laquelle je travaille a entre autres pour mission de payer les études à des jeunes Dominicains pour qui l'université ne serait qu'une chimère autrement. Je ne souhaite pas qu'il en soit de même pour mes confrères et consoeurs d'aujourd'hui et de demain.

Décalage



Récemment, une professeure revenue de son expérience dominicaine me disait ceci: 

"Déjà une semaine.. j'ai l'impression que c'était hier...j'ai l'impression que ca fait une éternité..."

J'ai trouvé l'image magnifique, le contraste entre l'impression d'hier, et l'impression d'éternité. Un beau décalage, qui n'a rien à voir avec l'avion. C'était hier, parce que l'expérience est encore bien vivante, pas encore finie, elle se prolonge dans les pensées, elle les occupe et pousse à se questionner: qu'est-ce qui se passe, pourquoi suis-je en train de faire ça, qu'est-ce qui se trame derrière ce qu'on tente de me vendre, les idées comme les produits?

En même temps, ça fait une éternité, parce que tout ce qui a été vécu, tout le cheminement parcouru est long, chargé, riche en expériences, en larmes et en sourires. 

Clairement, Héraclite avait raison avec cette pensée: "On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière". Même si la rivière porte le même nom, elle n'est plus identique au moment où elle a été baptisée. Comme le temps file, on change constamment, à chaque instant (par extension: on ne pense jamais deux fois avec la même tête), mais il est clair que certains évènements nous marquent plus que d'autres, surtout quand ils se passent à l'intérieur, dans les émotions. Dommage, mais ce n'est pas tout le monde qui décide de se faire le cadeau, parfois difficile à accepter, de laisser ses émotions l'envahir, ou encore mieux, s'éprendre de lui (car elles ne sont pas des ennemies).

Ainsi, peut-être qu'un indice pour savoir si on devrait s'attarder un peu sur ce qui se brasse en dedans serait d'avoir une impression d'hier et d'éternité, en même temps. 



ps: la toile est de Frankétienne

jeudi 1 mars 2012

Cerf-volant



le cerf-volant s'inscrit
dans une texture       fuyante il fait
la cour à
l'émerveillement
la course à
la gravité


déjanté ses lambeaux      se confettisent 
avec grâce 

désinvolte il sème       des augures 
sur les tisons que cachent 
trop de paupières


ouvrez les yeux!
il ne promet ni la Lune
ni les étoiles


à la face de tous     il se rue
dans l'air, d'un ricochet
à l'autre taillé
par l'invisible      il se fait
en cherchant sa forme

au fil
d'un attachement

mardi 28 février 2012

Du petit doigt blanc, au "tan"



Un jour, en buvant un cafécito bien mérité après une de ces sales journées de travail (dont deux heures à transporter des cannes à sucre), j'ai remarqué que je levais mon petit doigt à chaque gorgée. Vous savez, ce geste qui fait snobinard. 

Je ne connais pas tous les détails concernant l'origine de ce petit geste qui en dit long, mais il me semble que la noblesse et la bourgeoisie d'autrefois prenaient soin de lever le petit doigt à l'heure du thé pour bien afficher la délicatesse de leurs mains, des mains blanches aux doigts fins qui n'ont jamais travaillé la terre et les champs, le bois et l'outil, mais qui ont manié la plume et le violon, l'argenterie et les cartes à jouer. Bref, le loisir avant le labeur.

Puis j'ai pensé à la plage, au touriste qui vient se faire grillé. Et si le bronzage n'était pas l'équivalent contemporain du petit doigt, la preuve d'aisance et de loisir étant cette fois-ci d'avoir la peau colorée, pour attester qu'on a eu le temps de se faire bronzer, et de boire ce lubrifiant social qu'est l'alcool durant ces fiestas endiablées? On a rencontré des touristes de partout, on s'est lâchés lousses et si notre peau n'arbore pas une couleur différente au retour, notre voyage sera jugé comme un échec. Pire, on doutera de la véracité de notre récit. Et bien entendu, il ne faudrait surtout pas être bronzé en habitant (paysan). Du petit doigt blanc, au "tan".

Bien sûr, il y a aussi une question d'esthétique et de mode. Autrefois, dans le monde dit occidental, plus la peau était blanche, plus elle était considérée belle, aujourd'hui, les blancs bavent pour de la couleur; ça fait plus vivant, l'exotisme. De l'autre côté, on vend des crèmes blanchissantes dans les pays du Sud, et à la télévision, en République dominicaine, on ne voit que des gens ayant une couleur de peau pâle. 

C'est dire que la peau est un vêtement, car elle aussi soumise aux aléas de la mode superficielle des superficies. Elle est certainement le vêtement le plus instrumentalisé, le plus dérangeant que l'Histoire ait connu, ne serait-ce que par ses couleurs, ou par le simple fait d'être exhibée. 

Malgré ce qu'on peut croire, c'est à dire ce qu'on ne voit pas, la couleur de la peau continue d'être un frein au progrès de l'égalité dans plusieurs coins du monde. Gardons nos épidermes sensibles à ces fumisteries dangereuses.





samedi 25 février 2012

"L'art et la révolte ne mourront qu'avec le dernier Homme"


Ce texte de Camus est un des plus beaux écrits qu'il m'a été donné d'écouter (voir Youtube). Je prétends seulement partager ce qu'il m'inspire, sans vouloir écrire un essai. 

***

L'art et la révolte participent ici d'un même mouvement, celui de la vie humaine qui "cherche sa forme" sans jamais la trouver, celui de la vie qui désire perdurer même si elle sait que la mort l'attend, inévitablement. Cette commune quête de sens et cette volonté de contrôler son destin ne mourront ainsi qu'avec le dernier Homme, car elles l'habitent. Bien que les deux puissent aller de pair, concentrons-nous sur la part de l'art.

Dans un autre texte, je tissais des parallèles entre l'art et le catholicisme face à cette interminable quête de sens qui nous ronge, trop souvent sans qu'on n'y porte attention. Aujourd'hui, j'irais même jusqu'à dire que la différence majeure entre ceux qu'on appelle les artistes, et les autres, serait que les artistes s'ouvrent pleinement à cette odyssée dans l'obscur, sans y chercher quoique ce soit de précis, mais en étant prêts à tout recevoir, de la souffrance à la jouissance.  Ce n'est pas tant une question de don, ou de talent, que d'ouverture et de travail. Là où le scientifique cherche des lois et le philosophe l'idéal, là où le croyant prétend détenir la Vérité, l'artiste témoigne de sa condition inachevable en la sublimant sous une forme ou une autre, en s'appropriant du mieux qu'il peut les échos de l'âme. 

Ainsi  capte-il parfois des éclaboussures d'écume au dessus du chaos des vagues, des moments d'infime lucidité dans une mer indomptable. Ces fragments éthérés, à peine perceptibles, demandent un hymne, une articulation qui leur permettra de se déployer,  de rayonner, de voyager au travers de ces milliers d'univers qu'on appelle les autres: on se retrouvera alors confondus devant une oeuvre d'art, devant une cicatrice qui manifeste l'ampleur de la vie, un inukshuk au coeur de l'indicible. On saura qu'un être humain aura chassé dans les parages, qu'il aura ici vécu, en pensant peut-être mourir, d'une nourriture vitale et meurtrissante, l'émotion. 

J'imagine cette scène d'un conte où le protagoniste, en quête de sens, rencontre un vieux sage qui lui dit ceci:

- N'aie pas peur de tomber, car on tombe forcément sur quelque chose: une fois rendu au fond du baril, après le choc tu réaliseras qu'on ne peut aller plus bas. Ce qui restera de toi, ce qui restera après avoir été dépouillé et écorché par la chute s'appelle ta fondation. C'est l'appui qui ne peut tomber parce que déjà enfoui, au plus profond de toi. Si parfois l'Homme découvre sa fondation dans le drame de l'écrasement sentimental, il l'élève en oeuvre d'art à travers son irrépressible envie d'être au monde.

Le protagoniste, devenant alors héros, enlèverait son armure, l'uniforme de la majorité, en se disant que si "les flèches vont faire plus mal, les caresses seront plus douces". Il reprendrait ensuite le chemin qui le mènera dignement à son inévitable fin.






ps: texte aussi inspiré de discussions avec Lisandre Bouchard-Lepage et Anthony Côte. 

mardi 21 février 2012

Le vieil homme et l'eau



un vieil homme
s'obstinait
proche des filles
de mon groupe

vigilance 


il parle, que veut-il
j'approche

de l'eau.
pas d'argent
ni de contacts


de l'eau.

Je me met alors à lui parler un peu plus, son visage s'égaie au rythme de l'échange; en République dominicaine, la dignité se présente souvent dans la robe d'un sourire d'été. Je voyais ce vieil homme non seulement digne face à l'ampleur de ses carences, l'envergure de ce qui le dépasse, mais souriant. 

Sourire dans la face de sa condition, n'est-ce pas le meilleur tour à jouer au sort? Ainsi, pour ne pas perdre la face au jeu de la vie, peut-être vaut-il mieux la mettre en valeur.




ps: le vieil homme sur la photo n'est pas celui dont je parle, mais plutôt un montagnard de 97 ans, le doyen d'Hato Mayor.

samedi 18 février 2012

Lucioles et rubans


Assis sur mon patio, un Barbancourt à la main, je me suis rendu compte de la tendance que j'ai à tout faire pour provoquer des rencontres entre des gens que je connais, mais qui ne se connaissent pas.

Avant la rencontre, un rituel naturel survient en moi: j'ai l'intuition qui bave à sentir arriver une complicité inédite. Deux mondes que je connais s'apprêtent à s'accoster. Le carnaval et la foire en même temps! Des rubans et des confettis qu'on n'imaginait même pas verront le jour, et quand la rencontre se terminera, ils atterriront pour former un sédiment de couleurs fertiles.  Combien de fleuves couleront sur ces terres nouvellement sculptées! Quelle flore se déploiera sur ces champs inédits! Je vois le potentiel comme on voit une table. Quand l'intuition se prend pour une vérité. Car après tout, c'est en brassant les possibles qu'on fait des réels. 

Ces rencontres sont les lucioles de la complicité, elles créent des étincelles là où on ne s'y attendait pas, elle créent de l'énergie en libérant des ions d'alchimie. Les tics et les tacs et toutes les échelles des conventions se méprennent sur la physique de ces phénomènes; il n'y a rien à mesurer, tout à composer. Ici rien ne se perd, et tout se crée. Suffit d'être ouvert, attentif, de s'imaginer un ruban, soyeux, qui se tisse hors de chacun, mais à partir de chacun. Alors on met au monde un nouveau monde, on apprend en s'apprenant.

Ahh la complicité! Je n'en parlerai jamais assez. Qu'elle arrive par hasard ou par histoires, elle est toujours le fruit d'une ouverture à grand champ de vision.

Ainsi, avec le temps, elle devient l'Histoire vivante entre des gens: les jeux de références qui s'accumulent et qui savent ressortir au bon moment, les bonbons de grand-maman et les bières de l'oncle, les regards qui se comprennent, le silence qui en dit long. Tout devient parlant. Pour continuer la métaphore textile, les rubans,  ces bandes de tissu qui combinent l'attachement à la beauté, finissent par former des constellations de broderies qui s'agencent au mouvement du temps, à la température humaine. 

Sans le temps, c'est la fraîcheur de la surprise: différents esprits réalisent la même chose, au même moment, sans se connaître et sans avoir parcouru les mêmes expériences de vie. Personne ne s'y attendait, et c'est arrivé, on découvre ce qu'on ne cherchait pas, l'inattendu; sans le savoir, on bascule dans le royaume furtif de la Sérendipité. Combien de couples et de folies et d'amitiés sont nés de ces spontanéités!

Définitivement, je ne finirai jamais d'en parler. Qui peut savoir qu'est-ce qui se passera la prochaine fois?



ps: la sérendipité, c'est comme quand on voulait photographier un franbollan (l'arbre en fleurs oranges), et qu'on découvre qu'il y a un aigle sur la photo, en haut à gauche. 

mercredi 15 février 2012

Jeu d'enfant

quand jouent les petits
de la misère en sucre
de cannes


on les voit rire et       se battre
le bras devient 
bâton, épée, marteau
la main, un fusil
les doigts, des griffes 
les dents, des crocs
les épaules, un cheval
les jambes, des colosses       
à abattre

le corps, un jouet
le jouet, une arme
la violence prend corps,
c'est un jeu d'enfant.

dimanche 12 février 2012

Série speech : ceci n'est pas un zoo

 

La série speech se veut être un aperçu de mes interventions lors des périodes de réflexion avec les jeunes du secondaire que nous accueillons ici. Des pensées adaptées au contexte, vulgarisées, mais pas moins senties. 

Après avoir parcouru la route du sucre de la récolte à la raffinerie, en passant bien évidemment par les bateys, tout le monde s'est réuni sur le rooftop d'Adela, pour savoir comment cette première journée s'était confondue en nous. Mon commentaire fût le dernier:

"Je pense que maintenant nous savons tous que les villageois des bateys n'ont pas la même chance que nous, sur trop de plans, et c'est la raison pour laquelle on se dit qu'ils ont besoin de notre aide. 

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais à entendre la richesse de vos commentaires, j'ai trouvé ça fascinant de voir à quel point on peut aussi apprendre d'eux, même si on pense être plus "développés": vous avez parler de votre surprise de les sentir heureux, même s'ils n'ont rien, les sourires, la bonne humeur des coupeurs de cannes, etc. 

Je parie que plusieurs d'entre vous se sont sentis comme dans un zoo, juste à regarder sans agir, mais je pense que c'est important de se rappeler une chose: si vous avez ressenti, si vous avez été frappés par une image, une odeur, un son (les vêtements déchirés quand il y en a, le témoignage de Maxime, les ordures en feu à côté des rires, etc), alors oui vous avez regardé, mais avec les yeux d'un coeur humain, les yeux de la sensibilité, pas avec ceux d'un touriste qui ne voit que l'apparence. C'est ce que j'appelle l'empathie. Vous avez partagé, vous avez compris des petits bouts de vie, ce que peut vivre un être humain, ici. La petite graine qu'un sourire sans dent a plantée en vous va grandir, et influencer toutes vos actions au cours de votre vie si vous savez la jardiner, c'est à dire ne pas l'oublier. 

L'action, l'aide concrète que vous pourriez peut-être apporter, et qui sera encore nécessaire, elle viendra plus tard si elle a à venir, mais pour l'instant, donnez-vous la chance d'ouvrir, de ressentir, et de vous laissez aider par ceux  que vous croisez, parce qu'au fond, peut-être qu'on a nous aussi besoin d'aide".

Bref, tout ça pour dire que oui, les jeunes qui viennent ici visitent des lieux où la pauvreté règne (il va sans dire qu'elle n'a pas de sang royal), mais qu'ils ne font pas du voyeurisme (payer pour voir la pauvreté), ou du "volontourisme" (payer pour se libérer la conscience). Les visites (soi dit en passant interactives et horizontales) sont toujours suivies d'une profonde discussion autour de ce qui a été vécu, autour des émotions et des questions qui les prennent d'assaut. Tout cela fait parti d'un processus où l'idée est d'utiliser la force du contraste, l'intensité de ces moments pour stimuler, brasser la réflexion; sensibiliser.  Ils en reviendront plus outillés pour faire des choix responsables et éclairés, en plus de grandir en tant qu'être humain ouvert à sa sensibilité. La conscience ne s'en trouve donc pas libérée, mais d'autant plus sollicitée. Ceci n'est pas un zoo, c'est une école des sens.

jeudi 9 février 2012

Faire du sens



Ce titre mérite plus d'un roman. Restons humbles.

Si beaucoup de Dominicains estiment que la main de Dieu a plus de poigne que celle d'un être humain, d'autres citoyens du monde s'attendent à voir celle de l'État leur donner un pain quotidien et des jeux hebdomadaires (au moins ils auront gagné quelques récréations par rapport aux précédents). Juste assez pour leur faire oublier que l'État vit, tout comme Dieu, de leur croyances: là où le croyant assume et affirme sa croyance, le citoyen l'ignore ou l'oublie. Suffit de voir des édifices et des voitures de police pour s'assurer que l'État existe bel et bien. Et après tout, ça marche dans les hiber-nations occidentales, le facteur livre les factures.

D'autres encore ne croient plus en ces deux constructions collectives, ils doutent et critiquent. Comme le dit Charles Bukowski : "The problem is that intelligent people are full of doubts, while the stupids ones are full of confidence".

N'allez pas vous méprendre, je n'insinue pas que tous les croyants et citoyens sont des idiots. Quand Bukowski dit que les cons ont pleinement confiance, il le fait en comparant cela à l'immobilisme qu'engendre le doute; il parle d'action. Bref, les penseurs seraient coulés dans le béton, et les idiots fonceraient têtes baissées. 

À mon avis, on peut faire du doute un moteur, un moteur qui ne discrimine pas ses victimes; autant les certitudes de ouate que de sueurs froides sont touchées. Il faudrait alors apprivoiser l'obscurité, ces temps et ces lieux où on ne sait pas, et refuser les stagnances stérilisantes et les crises cancéreuses que le doute peut engendrer. En faisant du monde une matière première, il nous consacre créateurs.

Mais alors, en quoi croient ceux qui doutent? Tout le monde a-t-il besoin de croire en quelque chose qui l'anime, en quelque chose qui lui donne une ultime raison d'agir comme il le fait?  

Aye. Je dirais que oui. Aye alors. Je dois moi-même me poser la question, faire mon surhomme nietzschéen: voilà une piste de réponse! Je commence par allumer la réflexion dans mes propres mains. Je me fais scout du sens, une question de survie dans la jungle des possibilités. 

Les chemins écrits d'avance arborent souvent une calligraphie anachronique, ils paraissent jolis mais ne disent plus grand chose, comme des hiéroglyphes sur Saint-Denis. Je sors ma plume. La seule qui sera toujours là. Ce soir, on fera du sens ensemble, on ira au monde des mondes, jusqu'à ces étoiles qu'on atteint seulement quand on les laisse nous habiter

Et de là       les questions
lassos au diamètre exis-
tentiel
brûleront        cajoleront
mes directions

Je façonnerai mes croyances au fil d'une ribambelle d'intuitions piquées de traits d'encre, mes mains auront de la portée, elles danseront ce que mon coeur chante. Je conjuguerai mes mythes, ce qui est vrai dans mon monde, à la réalité, ce qui est vrai pour la majorité; peut-être qu'il en ressortira des fleurs. Ainsi soit-il.

dimanche 5 février 2012

Berceuse



les chants de cannes
loin de la mer      prolongent
la berceuse   


une douce       cassonade
pour oublier
qu'elles sont des barreaux

qui repoussent



samedi 4 février 2012

Le voeu de pauvreté

Ici, aucun pauvre ne l'a fait.

La pauvreté, notion d'une richesse et d'une complexité qui dépasse mes connaissances. Je ne veux pas la définir autrement qu'en affirmant que l'Église catholique ne se conforme pas à son voeu de la suivre. 

En face de la nouvelle chapelle se trouve une décharge à déchets (et des maisons), c'est à se demander où se trouve la véritable cour à scrap des illusions. La paroisse dans laquelle je me trouve est aussi en train de construire une nouvelle église, majestueuse, depuis 16 ans. Yolanda, elle, mange un faible repas par jour. Padre possède un camion de l'année, Juan a un soulier. L'Institution, par le peuple et pour l'Institution.

Je me demande si le fameux Jésus, qui a délaissé le judaïsme à cause de ce genre de paradoxe entre le message et l'acte, renoncerait aussi au catholicisme pour animer sa parole. On dirait que l'Église  se déleste de son voeu de pauvreté pour le faire porter à ses croyants. L'Église, ce mot masculin qui continue d'occulter la présence de femmes apôtres (apôtresses?), se gangrène elle-même en s'enfermant dans ses temples et ses sacrements. Peut-être est-elle en train de pratiquer son propre rite mortuaire, calqué sur celui de l'éléphant: elle se cache pour mourir seule.

mardi 31 janvier 2012

Beware of the bear



"When entering Yellowstone National Park, I saw this sign: beware of the bear. And something clicked when I saw it: there's the problem! There is the whole hang up that stops me from writting, that stops people from singing, that stops people from living. Beware of the bear, what did that use to mean? It used to mean be aware of the bear, now it means be scared of it" - Ken Kesley

Merci à Greta de Lituanie pour le conseil d'écouter ce film, Magic Trip. 

Sur le bord de la route du Bon Citoyen, avez-vous vu les pancartes "Beware of drugs", "Beware of hobos", "Beware of strangers", "Beware of the dark", "Beware of everything you don't know yet"? Imaginez un peu vivre dans la peur constante, vivre en se faisant des angoisses avec des choses qui ne sont même pas encore arrivées. Peut-on encore appeler cela "vivre", suffit-il simplement de respirer pour réaliser ce verbe d'action?

La nuance est importante. To be aware, c'est d'être conscient d'une possibilité, to be scared, c'est dans ce cas de réagir par anticipation, certains Bush diront par prévention: le jugement tombe avant le procès. Nous sommes alors en dictature du repli, de l'immobilité, de la stagnance. Bref, il est normal d'anticiper, d'avoir une idée avant de rencontrer, mais pourquoi ne pas rester ouvert, le plus longtemps possible? Et si la noirceur, cet ennemi qui pour les enfants se trouve partout dehors, et pour les adultes partout en dedans, si la noirceur contenait tous ces continents qu'on a un jour rêvé d'explorer? Si l'étranger n'était pas, au fond, un ami qu'on ne connaît pas encore? Et si certaines drogues qu'on pourfend à coup de milliards pouvaient servir d'outil pour mieux se connaître? 

L'idée, c'est d'emballer notre curiosité, d'exalter nos questionnements, d'être au courant du plus grand éventail de possibilités (clin-d'oeil à Shane), "to look at instead of looking for" (Magic Trip). User de notre imagination, se rendre, écouter, se laisser prendre au jeu de l'incertitude, plutôt être au courant de ce qui peut arriver que certain de ce qui va arriver: parier sur nos cartes. N'est-ce pas un peu cela, la liberté?

dimanche 29 janvier 2012

Time and being



Loin, loin de moi la volonté de parler du philosophe Heidegger, il faudrait pour cela que je lise son livre Time and being huit fois, et comme me le dirait certainement mon ami Binot; "Tu ne peux pas vraiment comprendre un philosophe sans avoir lu tout ce qui a été écrit avant lui" (donc probablement de Socrate à Husserl). Tâche immense, travail de moine, dopage intellectuel, vocation, vie(s) entière(s). 

Non en fait, j'étais assis dehors, un peu après l'heure des chichiguas, ce moment de la journée où les enfants règnent sur le ciel avec une armée de cerfs-volants, et une question m'est venue à l'esprit: qu'est-ce que le printemps quand l'hiver paraît comme un été?

La question se posait, après tout, un "Canadien" était nu-pieds sur le perron, à l'aise en janvier. Je me suis simplement dit que le printemps était une entente collective sur les limites d'une période de l'année. Rien à voir avec les températures, ici les chiffres importants, ce sont les dates. Un peu comme avec l'âge non? À sept ans, la raison, à seize, le permis de conduire, à dix-huit, le vomis légitime... On se fiche de la température humaine. La collectivité s'impose des moments symboliques importants, et à la longue, ses membres se délestent de leur jugement pour finir par se fier seulement à une subjectivité qu'ils se représentent comme objective.

Ainsi mesure-t-on la maturité avec des nombres, mais la conversation ne serait-elle pas un meilleur outil si l'on désire vraiment la mesurer? Vous allez me dire, mais Olyvier, un gouvernement ne peut pas faire une telle chose! En effet, et justement! Je m'explique, on s'attèle. 

À force d'utiliser les mesures du temps pour évaluer le cheminement d'un individu (efficacité collective, mais facilité individuelle), ne se décharge-t-on pas du souci de voir l'autre grandir, dans ses idées, ses expériences, son vécu? Il y a contagion des habitudes collectives au niveau personnel, pire, une épidémie. Nous campons le mouvement dans le temps chiffré, et non pas dans l'humain (sauf au niveau du corps: tel âge, tel aspect). Quand je dis mouvement, je pense au cheminement des idées de quelqu'un, de ses sentiments, de ses émotions, bref, de ce qui l'anime (la température humaine, le temps vécu). Mais on ne peut compter ce mouvement: le temps des dates, oui. 1-2-3-4 sera toujours plus facile que "Alors maintenant, comment te sens-tu, que penses-tu faire, qu'est-ce qui te tracasse, t'anime?". Tout ça sans parler des pressions sociales que l'on rattache à l'âge compté (tel âge, telle étape)... Bref,  c'est la dictature du nombre.

À quand le temps vécu, la proximité du partage?

samedi 28 janvier 2012

La main qui n'a pas caressé




C’est arrivé il y a deux semaines, mais parce que les jours sont chargés comme des semaines, j’ai l’impression que c’était le mois le passé. Le souvenir n’est pas moins vivant.

En me rendant au batey Euscarduna avec mes collègues, cheveux au vent sur une moto rouge, allègre au soleil, je pensais simplement aller prendre des photos de familles pour un projet d’aide, sans plus.

Après quelques photos, une mère a envoyé un de ses petits pour aller chercher ses frères. Bam! Il est parti à courir vite vite, après tout, il était chargé d'une mission, mais ce qui devait arrivé arriva: il a trébuché. Douleur, sanglots, bref, un classique qu’on ne souhaite pas, mais qui est presque inévitable à cet âge.   

Je n’ai pas été incroyablement marqué par cet évènement, même si je voyais le reflet cataclysmique de l’égratignure dans ses petits yeux salés. Non, ce qui m’a jeté à terre, d'un coup, c’est plutôt ce qui ne devait pas arrivé, dans mon imaginaire naïf, mais qui arriva malgré tout: la mère s’est dirigée vers l’enfant, non pour en prendre soin, mais pour le frapper à la jambe (celle qui n'avait pas d'égratignure). Paf. J’étais sidéré. Il pleurait déjà, maman en a rajouté. Je ne savais pas quoi faire, j’étais l’étranger, aurais-je dû intervenir dans ce contexte où je ne connaissais personne? Jusqu’où dois-je en vouloir à la mère? Je me le demande encore, où est ma limite, le moment d'intervention...

La première chose que j'ai faite en revenant, c'est écrire, sortir les remous, voir les mots pour les articuler; à l'intérieur c'était le bordel, vous savez, ces questions qui viennent après un jamais-vu, un impensable. Puis j'ai imaginé ce qui pourrait ne pas se passer si ces gens avaient accès à une certaine éducation, ou du moins, à de plus grandes relations avec le monde extérieur (les bateys, ces villages perdus dans les champs de cannes à sucre, ressemblent à des prisons pour Haïtiens: jamais assez bien payés pour partir), surtout qu'on m'a dit que c'était commun, ce genre de comportement. Je dois le croire, croire qu'une certaine éducation peut faire une belle différence sur le rôle qu’on donne à nos mains. 

Trouvez l'erreur, sur la photo. 

mercredi 25 janvier 2012

Dieu pour l'un, inspiration pour l'autre

Cette république n'est pas une république
c'est un Royaume

Il ne se passe pas un jour qui ne soit pas celui du Seigneur (je vis en République dominicale). Il ne se passe pas une phrase qui ne se termine pas par Dieu (il a toujours le dernier mot), amen.

J'ai mangé ce soir, gracia a Dios, mais qui remercie-t-on d'autre que ce que nous ne comprenons pas de nous-mêmes?

Et si cet indicible, ou "le subtil" comme le dit Shane, c'est à dire tous ces mystères faits d'intuition, d'émotions et de sentiments qui nous habitent et nous animent, si cet indicible que les artistes tentent d'exprimer sous une forme ou une autre était ce que les catholiques appellent Dieu?

Je vais loin en tissant ce parallèle. Claro. Mais depuis que je baigne dans un milieu pratiquant nourri de discours religieux, l'idée me grise sans pour autant que je titube. Quand ils disent "Sois à l'écoute de ton coeur et Dieu te parlera", j'entends "Plonge dans tes profondeurs et inspire-toi".

Une incertitude, une angoisse de ne pas savoir, deux manières de la vivre. Dans la noirceur, nous sommes tous pareils, aussi vulnérables les uns que les autres, mais une distinction s'impose: j'ai bien l'impression que les catholiques tendent davantage à vivre dans un monde de réponses, tandis que ceux qu'on appelle les artistes assumeraient plus d'incertitude, s'orientant plutôt avec des questions, ces roses des vents, dans une vaste odyssée. Ainsi, le monde religieux paraît limité, et le monde de l'art, démesuré comme un mouvement: le premier laisse peu de place à la créativité, le second en dépend. De l'Enclos, ou de tout ce qui peut s'imaginer, qui est le plus grand?

Certainement, la foi est d'une puissance impressionnante, elle permet de passer à travers moult réalités rudes et voraces, mais comme on le sait trop, il arrive que certains la tordent jusqu'à étrangler, d'une Main absolue à portée d'infini, l'ampleur de ces questions qui animent le commun des mortels (je m'éloigne du sujet, mais bon, tant qu'à y être). Ainsi plusieurs passeront le clair de leur vie à vivre pour ce qui viendra après elle, suivant les préceptes de ceux qui connaissent la "bonne parole", c'est à dire la bonne interprétation d'une poésie de téléphone arabe, hébreux, grec, latin et j'en passe, écrite sur des millénaires (comme mon ami Tony le dit, la Bible a gagné le Goncourt de l'Antiquité). Parlant d'elle, il faudra bien que je me mette à la lire, cette Bible au nom de laquelle tant de livres ont été mis à l'index, et qui maintenant l'est à son tour, du moins tacitement, en Occident. Pourtant il y a beaucoup de racines là-dedans, même si on ne veut pas toujours l'admettre.

Cela dit, la racine répond-t-elle mieux que la branche?

mardi 24 janvier 2012

Les Colibris de l'Apparition

La première fois que j'en voyais un, et il se trouvait à portée de bras. On aurait dit une image au ralenti, suspendue, un instant dont on doute de l'existence, comme quand on croise le regard d'une demoiselle en mouvement et qu'on s'accroche à la plénitude du moment le plus longtemps possible pour savoir si on peut y croire.

Vous savez, un phénomène fascinant chez le colibri est qu'il transforme chaque centimètre cube d'air en perchoir; imaginez si vous pouviez vous percher sur tout ce que vous voyez, et tout ce que vous ne voyez pas. 

Ils peuvent se poser partout. C'est cette magie même qui hypnotise les regards, et suspend le temps des témoins. Étant maîtres de l'espace et des délais, donc des suspensions, les colibris sont sans doute des fées déguisées. Ainsi peuvent-ils boire le nectar, bourdonner d'un vol soyeux, refléter des lueurs subtiles, et se faire méprendre pour des apparitions.

Cannes, en sucre

À l'ombre du monde, un labeur sous le feu.

ces cannes,
en sucre de carence
sur lesquelles on peut à peine       s'appuyer

gâtent les rêves, creusent les sourires
sans les empêcher
d'inspirer 

Mes yeux parleront de vous.